Frédérique Vidal, danger

Publié le 31 janvier 2019

Le Monde du vendredi 18 janvier 2019

POURQUOI VOULOIR TUER L’ÉDITION SCIENTIFIQUE ?

Les éditeurs de livres et de revues consacrés aux sciences craignent la menace d’une étatisation synonyme de gratuité de leurs contenus et une vampirisation par les Gafam

Par Laurent Bérard-Quélin et Vincent Montagne

Lors des Journées nationales de la science ouverte, du 4 au 6 décembre 2018, à Paris, la ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, Frédérique Vidal, a détaillé le « plan national pour la science ouverte » qu’elle avait lancé le 4 juillet, avec pour objectif d’« augmenter le rayonnement et l’accessibilité de la recherche française », préoccupation qui a toujours été celle des éditeurs d’ouvrages ou de périodiques scientifiques, privés et publics, que nous représentons, tant en sciences exactes et médicales qu’en sciences humaines et sociales ou en droit.

Or, depuis des années, certains acteurs publics de l’information scientifique et technique (IST) cherchent à court-circuiter, voire à étatiser, les entreprises européennes du secteur. Mme Vidal a certes affirmé que « la science ouverte ne se conçoit pas sans éditeurs », mais elle soutient aussi que « la communauté scientifique a perdu des pans entiers de contrôle du système éditorial ». Certains de ses services semblent en avoir déduit que les éditeurs seraient des parasites, que les acteurs publics seraient les seuls légitimes à éditer les travaux des chercheurs, et que leurs textes devraient être gratuitement disponibles dès publication au motif que, à l’heure du numérique, le coût en serait très faible – ce qui est faux. L’Etat paraît ainsi avoir renoncé à toute prudence face à la coexistence d’initiatives privées et d’initiatives publiques dans notre domaine, permettant par exemple que les mêmes acteurs publics soient à la fois opérateurs et régulateurs.

GARANTS DE LA QUALITÉ

De plus, la vision des autorités varie en permanence. Il y a à peine deux ans, lors du vote de la loi pour une République numérique, le but affiché était de trouver un équilibre entre sites d’éditeurs et archives institutionnelles, afin d’accueillir les articles scientifiques en accès ouvert après un délai suffisant pour leur exploitation raisonnable et couvrir leurs coûts  d’édition. Désormais, il s’agit de promouvoir la réappropriation de l’activité éditoriale par les institutions scientifiques.

A cela s’ajoute un manque de considération des pouvoirs publics vis-à-vis des chercheurs, qui s’interrogent sur les modalités de ce plan, notamment sur la question sensible de leur liberté de choix en matière de publication. Manque de considération également des enjeux qu’affronte un secteur éditorial dont le rôle est pourtant essentiel. A l’heure des « infox » et de la « fake-science », les éditeurs sont les premiers garants de la qualité des contenus scientifiques, en particulier à travers l’organisation de la révision par les pairs. Ils supportent les investissements nécessaires à l’édition, à la gestion des revues, à leur accessibilité dans le temps et à la promotion internationale des travaux des auteurs.

L’attitude des pouvoirs publics français étonne d’autant plus qu’elle tranche avec le discours sur la « start-up nation » en vogue depuis l’été 2017. Elle tranche aussi par sa complaisance à l’égard des Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et autres acteurs de la « tech » internationale, dont on feint d’ignorer les visées hégémoniques en matière de captation des fruits de la recherche, alors qu’on se méfie par ailleurs de leurs approches monopolistiques. Le risque d’affaiblissement des acteurs européens de l’édition et des sociétés savantes pluriséculaires est certain, pendant que les géants mondiaux du numérique se livrent une véritable « guerre de la data» et de l’intelligence, et que se développent des plates-formes donnant accès illégalement à des publications scientifiques.

NOTRE SOUVERAINETÉ EN JEU

Il est grand temps de réagir en organisant la concertation entre tous les acteurs concernés, plutôt que d’entretenir leurs divisions. Nous ne comprenons pas pourquoi les éditeurs , privés comme publics, ne sont toujours pas associés durablement à une réflexion apaisée avec les opérateurs publics de la recherche pour le développement de l’accès libre. Ni pourquoi la France continue à se distinguer sur ce plan de ses partenaires européens, où des structures permanentes de concertation entre acteurs publics et privés existent de longue date afin d’améliorer l’efficacité des organisations de recherche et d’innovation.

Ce qui est en jeu, ce n’est rien moins que la souveraineté scientifique de la France et de l’Union européenne, c’est-à-dire la capacité à rester maître des travaux des chercheurs et des brevets des inventeurs. Cela passe par la concentration des moyens de l’Etat sur ses missions essentielles – à commencer par le financement de la recherche publique, toujours très insuffisant –, en consolidant parallèlement les partenariats existants avec les éditeurs scientifiques, car on sait qu’il est plus profitable aux services publics, en dehors de leurs domaines de compétence premiers, de « faire faire» que de « faire ».

Cela passe aussi par une volonté de pérenniser le secteur économique de l’édition, mais également par le déploiement d’une véritable politique de cybersécurité pour la recherche. Loin de répondre seulement à des considérations de propriété intellectuelle, cette politique est essentielle sur le plan économique. Car un pays dépossédé de tout ou partie des fruits de sa recherche, qu’elle soit publique ou privée, obère sa capacité d’innovation et de rayonnement et, à long terme, prend le risque de quitter la cour des grands.■

Laurent Bérard-Quélin est président de la Fédération nationale de la presse d’information spécialisée ; Vincent Montagne est président du Syndicat national de l’édition

 

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