Recension du titre de Jean-Claude Anscombre – Dictionnaire contrastif et historique des formes sentencieuses espagnoles et françaises contemporaines
La recension faite par Bernard Darbord du livre de Jean (…)
Lire la suitePublié le 15 décembre 2025
Le 29 octobre, nous apprenons avec tristesse que Louis-Jean Calvet nous a quitté. Le fondateur des Éditions Lambert-Lucas lui rend hommage.
Une biographie de Louis-jean Calvet (1942-2025)
par Marc Arabyan
J’ai bien connu Louis-Jean Calvet toutes ces dernières années. Il a d’abord été membre de mon jury de DEA de linguistique en octobre 1989. Après la soutenance, alors que tous trois passions dans la cour de la Sorbonne, L.-J. Calvet, mon directeur de recherche Frédéric François, et moi, il s’était arrêté net pour me demander pour quelle raison j’avais éprouvé le besoin d’écrire trois cent cinquante pages là où une centaine suffisaient, et je lui avais répondu « C’est parce que j’avais des comptes à régler », ce sur quoi il avait déclaré : « Je comprends ça très bien ; c’est une très bonne raison » – ce qui donne une première idée de son caractère. Par la suite, vers 2000-2001, comme j’avais publié sur le RFS (Réseau francophone de sociolinguistique, en ligne) que le Coran ne comptait guère plus de trois noms d’oiseaux, ce qui devait gêner la recherche ornithologique en langue arabe, il m’avait répondu en me traitant d’« ignare » et de « petit con » (entre autres… noms d’oiseaux), après quoi nous avons entamé une collaboration des plus amicales – six titres de lui et avec lui ont été publiés ou réédités chez Lambert-Lucas jusqu’à son décès.
On sait que Louis-Jean Calvet est né en 1942 à Bizerte (Tunisie) dans un contexte d’exil et de guerre. Enfant d’un marin souvent absent et d’une mère issue d’une lignée de libraires, il grandit mêlé à diverses identités entre le Maghreb et la France. Ses « souvenirs de souvenirs » (Tant mieux si la route est longue, 2022) font état de bombardements alliés, de fuite à Tunis et dans la montagne, de nuits à An Draham, entre récit personnel et récit des femmes de la famille. Sa généalogie se double d’une errance fondatrice de la « bougeotte » intellectuelle et géographique qui ne le quittera plus. Son enfance reflète la complexité du fait colonial et de la Tunisie faite de multiples communautés et d’un quotidien partagé entre l’école (notamment en internat) et les découvertes linguistiques, dont celle de l’arabe classique. Lors d’un unique séjour en France, il découvre le Poitou et son patois local, choqué par la rusticité de la campagne française comparée à la modernité tunisienne. Les affections, les difficultés familiales, les rapports avec ses parents divorcés nourrissent sa sensibilité à la rupture et à l’exil, moteurs ultérieurs de son œuvre.
Son installation en France à partir de 1960, successivement à Grasse, à Nice, puis à Paris, est marquée par son engagement à l’Union des Étudiants Communistes et contre la guerre d’Algérie. Calvet est élu en 1964 au bureau national de l’Unef (Union Nationale des Étudiants de France), chargé de l’information et rédacteur en chef du mensuel 21.27. Mai-68 marque son passage du militantisme à la recherche scientifique. Étudiant puis assistant d’André Martinet à la Sorbonne, il s’oriente vers la linguistique, la sémiologie et la sociolinguistique du double point de vue structuraliste et marxiste, commence à enseigner, publie sur Georges Brassens, Léo Ferré, Roland Barthes, soutient une thèse de troisième cycle sur « Le système des sigles en français contemporain », suivie d’une thèse d’État sur « Langue, corps, société ». Successivement assistant, maître-assistant, maître de conférence à Paris V, il publie dans Politique Hebdo, prend la direction de la collection Langages et Sociétés chez Payot et a tenu pendant plus de vingt ans une chronique dans Le français dans le monde. Ses voyages d’étude en Afrique – Mali, Sénégal, Côte d’Ivoire –, viennent nourrir sa réflexion sur le plurilinguisme – notamment dans les villes et sur les grands marchés urbains – et la planification linguistique. Les années 1970-2000 voient en Calvet une figure universitaire de premier plan, professeur des universités à Paris V – René Descartes (puis de 1999 à 2012 à Aix-Marseille), spécialiste de la chanson populaire française et du plurilinguisme, un des créateurs de l’école française de sociolinguiste. De 1985 à 1998, il fonde et dirige le Centre d’Études et de Recherches en Planification Linguistique (CERPL), institution pionnière dans le domaine de la gestion des langues. De 1988 à 1995, il est expert auprès de l’Agence de Coopération Culturelle et Technique (ACCT) du gouvernement français pour les questions liées à l’aménagement linguistique. Il collabore avec l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie comme conseiller sur la place et le rôle de la francophonie dans la diversité linguistique mondiale. Il poursuit ses travaux et ses conférences en Afrique, en Amérique latine et en Chine tout en participant à la construction de réseaux scientifiques, à la création de revues comme Plurilinguismes et à la direction de jeunes chercheurs. Professeur émérite, le retour à Bizerte, les séjours à Alexandrie et la participation à de nouveaux projets internationaux viennent clore un parcours marqué par la fidélité au collectif scientifique. Après une vie traversée par les guerres de décolonisation et les bouleversements du monde méditerranéen, Louis-Jean Calvet laisse une œuvre importante, traversée par la réflexion sur les langues, les sociétés, les histoires nationales. Son itinéraire de sociolinguiste, ses voyages, ses travaux sur la chanson et la planification linguistique, son engagement pour la diversité et la justice sociale, font de lui une figure de la pensée francophone contemporaine. Ses recherches, ses livres, ses choix personnels, ses fidélités et ses doutes nourrissent une vision humaniste fondée sur la pluralité, la transmission et la capacité à relier les mémoires individuelles à l’histoire collective.
Sa bibliographie se trouve sur http://louis-jean-calvet.com.