Publish rubbish or perish, par Pierre Frath

Publié le 9 octobre 2019

Le texte ci-dessous a été signalé par le Réseau francophone de sociolinguistique (RFS) il y a quelque temps ; il a donné lieu à un débat sur le forum de discussion du RFS. Je le reprends ici pour contribuer à en conserver la mémoire.

Marc Arabyan, le 09.10.2019

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Mélanges CRAPEL n° 37

Publish rubbish or perish. De l’uniformité et Du conformisme dans les sciences humaines

Pierre Frath, CIRLEP EA 4299 ( Université de Reims Champagne-Ardenne ), CELISO EA 7332 ( Université de Paris IV Sorbonne )

« Tandis que les media produisent la basse crétinisation, l’Université produit la haute crétinisation. La méthodologie dominante produit un obscurantisme accru, puisqu’il n’y a plus d’association entre les éléments disjoints du savoir, plus de possibilité de les engrammer et de les réfléchir ». (Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Le Seuil, 1990)

Georges Mounin remarquait déjà dans les années quatre-vingt que nous ne nous lisons plus guère en dehors de la petite chapelle de ceux qui travaillent dans le même domaine hyperspécialisé à partir de la même doctrine que nous. Entre temps, le développement des moyens informatiques a permis de décupler le nombre des revues scientifiques en en diminuant fortement les coûts de production. Mais la lecture des articles s’est-elle accrue en proportion ? Il ne me semble pas. Des problématiques déjà traitées par le passé réapparaissent régulièrement dans des articles qui ne font pas allusion aux travaux antérieurs, un phénomène aggravé par l’exigence qui s’est installée récemment de citer surtout des travaux récents. Par ailleurs, il n’y a plus guère de confrontations passionnées entre les différentes théories, en partie parce que, ne se lisant pas, elles s’ignorent, en partie parce qu’elles ne s’affirment plus de manière explicite par rapport aux autres, ce qui donne l’impression d’une grande homogénéité dans les points de vue, qui ne sont ni relevés ni discutés. Il s’installe alors l’illusion d’un corps de doctrine universel bien établi, et les travaux se concentrent sur l’analyse de phénomènes éclatés, souvent sans ampleur.

Il est vrai que la charge de travail est sans doute plus lourde aujourd’hui qu’autrefois, et les chercheurs n’ont tout simplement plus le temps de lire la masse décourageante de tout ce qui est publié. Nous adoptons alors une vision plus utilitaire de la lecture : nous lisons moins pour nous cultiver et nous ouvrir aux idées des autres que pour alimenter la partie bibliographique du texte que nous sommes en train d’écrire. Le résultat est qu’on écrit plus qu’on ne lit. L’adage « Publish or perish » s’est imposé.

Tout cela a favorisé une nette prépondérance d’articles très axés sur la méthodologie et la description minutieuse, trop souvent au détriment de la compréhension globale des phénomènes. On examine des corpus, on lance des questionnaires, on recueille des données, on fait des statistiques, on analyse, ce qui est bien sûr à la base de notre travail ; mais on évite les synthèses, les vues d’ensemble, la polémique, la nouveauté trop originale. J’ai l’impression que les travaux ne sont plus prioritairement orientés vers la résolution de problèmes réels. Les chercheurs quêtent l’approbation et le consensus ; ils ne se sentent plus porteurs d’une nécessité de progrès pour tous, ni d’une meilleure compréhension de notre être individuel et social que nous pourrions partager avec le grand public. Une nouvelle scolastique se profile à l’horizon…

Ces pratiques restrictives et conformistes ne favorisent pas l’émergence publique de grands penseurs capables, comme il y a quelques décennies, de passionner les foules et d’engager la recherche sur des voies nouvelles. Les seuls qui se font entendre sont ceux qui contournent l’université pour accaparer directement les média, avec le triste résultat qu’on peut observer soir après soir dans les talk-shows télévisés.

Il me semble que deux facteurs sont essentiellement responsables de la situation, à savoir les nouveaux modes de gouvernance des revues scientifiques, et l’anglicisation de la science.

Les revues sont gérées par des groupes de recherche, des associations, ou diverses institutions. Pour s’assurer de leur qualité scientifique, on les place volontiers sous l’égide d’un comité scientifique constitué de chercheurs reconnus et de personnalités. En réalité, ces comités-là sont peu actifs ; le vrai travail est fait par des comités éditoriaux, de rédaction ou de lecture, constitués largement de chercheurs de moindre renommée et de moindre statut. Ces comités sont devenus pléthoriques car l’activité éditoriale est un facteur important dans l’obtention d’une promotion. Le nombre des membres de comités augmente ainsi pour une double raison, mécaniquement avec celui des revues, et grâce à la croissance de la taille des comités.

Mais plus ce nombre est élevé, plus le mode de décision devient aléatoire. L’accord de douze personnes est plus difficile à obtenir que celui de trois ou quatre qui ont l’habitude de travailler ensemble. Alors, pour éviter de froisser, on vote. Dans notre société démocratique, nous avons pris l’habitude d’accepter la décision de la majorité, et personne ne se sent remis en cause si son point de vue est dans la minorité. On donne donc le texte à lire à deux ou plusieurs membres du comité, et ensuite l’article est accepté ou refusé, « démocratiquement ». Il devient difficile de fixer une ligne éditoriale, l’acceptation ou le refus des articles étant dû, non à une volonté de la rédaction, mais au hasard des relectures.

Les relecteurs s’en tiennent a priori à l’appel à contribution. Si l’article en dévie trop, il est naturellement rejeté d’emblée, même si son apport est significatif, même s’il fait par exemple suite à un exposé qui a eu un grand succès lors d’une conférence sur le thème de l’appel. Un autre biais est celui des présupposés des relecteurs, qui ont une influence directe sur le contenu de la revue si la rédaction ne peut faire prévaloir sa ligne éditoriale face à la décision majoritaire. Si un texte attaque frontalement une vache sacrée du domaine, le rejet est extrêmement probable. Essayez donc de critiquer le cognitivisme dans une chapelle cognitiviste ; ou le travail sur corpus dans une conférence qui leur est dédiée. Essayez de travailler d’une autre manière sur des terres hyper-labourées comme celles de la métaphore, de la phraséologie, ou de l’évaluation : la chute sera rude. À l’inverse, on peut se moquer longuement des points de vue déjà abandonnés ou en voie de l’être : critiquer le cours traditionnel avec son accent mis sur la grammaire est de très bon ton et provoquera toujours quelques sourires entendus.

Nous savons tous comment fonctionnent les revues, puisque nous sommes tous ou presque membres de comités de lecture. Nous pensons ainsi savoir ce qui « passe » ou ne « passe » pas. Nous proposons alors des textes sur des sujets de bon aloi avec les bonnes références, en un mot des textes qui « passeront ». On assiste ainsi à une sorte d’auto-exclusion des textes dont nous savons qu’ils sont polémiques, trop novateurs, ou trop peu conformes aux présupposés dominants. Ce n’est pas une censure autoritaire, c’est plutôt une autocensure démocratique exercée par « le peuple souverain des chercheurs ».

Un autre facteur défavorable est l’anglicisation de la recherche et l’usage croissant de l’anglais dans les revues internationales. Là, le conformisme que le chercheur devra anticiper et qu’il va devoir adopter s’il veut avoir une chance d’être publié est celui d’une autre culture, différente à bien des égards de la sienne, avec ses points forts et ses points faibles. La tendance sera alors d’accepter les pratiques et les doctrines anglo-saxonnes, même si elles sont discutables ( mais pas souvent discutées ). Les difficultés sont aggravées par le fait que nos amis anglo-saxons ne s’intéressent dans l’ensemble qu’à leurs propres travaux : il suffit de jeter un coup d’œil à leurs bibliographies pour constater qu’elles contiennent très peu de références à des travaux en d’autres langues, ou même à des travaux en anglais écrits par des auteurs non natifs. La conséquence tragique est leur méconnaissance des autres traditions et leur incompréhension de certaines problématiques, ce qui ne les empêchera pas de porter des jugements s’ils font partie d’un comité de lecture.

Qu’on me permette ici un exemple personnel. J’ai publié récemment un article de linguistique intitulé « Dénomination référentielle, désignation, nomination » [Frath, Pierre ( 2015 ) : « Dénomination référentielle, désignation, nomination », in Langue française n° 188 ( 4/2015 ) : Stabilité et instabilité dans la production du sens : la nomination en discours, pages 33-46. Coord. Julien Longhi ; en ligne]. Comme il est maintenant d’usage, on m’a demandé une traduction du titre et un résumé en anglais. Dans le résumé, j’ai pu faire, avec beaucoup de mal, quelques périphrases explicatives pour l’éventuel lecteur anglophone. Mais pour le titre, je me suis aperçu que dans la tradition anglo-saxonne, les trois entités que sont la dénomination, la désignation et la nomination se diluent toutes dans le terme de « collocation », qui ne peut rendre la richesse des trois termes français. J’ai fini par traduire le titre par « Reference and naming », ce qui ne couvre pas le sujet, loin s’en faut, mais au moins le rend compréhensible. La domination de l’anglais ne peut que signifier, à terme, l’abandon de ce type de travaux par autocensure de ceux qui verront leurs articles rejetés une première fois.

Une des voies pour développer la qualité des revues serait de ramener la taille des comités de lecture à un nombre n’excédant pas quatre ou cinq personnes capables de donner une ligne directrice à la revue et de la faire prévaloir. La rédaction doit être placée sous le contrôle d’une entité plus vaste, que ce soit un laboratoire, une association ou une université, devant laquelle elle est responsable ; elle doit continuer à lancer des appels à contribution, mais ne pas hésiter à solliciter d’autres contributeurs, que ce soient des spécialistes ou non, qu’ils soient reconnus ou non, capables d’apporter un éclairage neuf et original au sujet traité. Cela n’empêchera pas certains articles atypiques d’être rejetés, mais au moins la rédaction sera obligée d’assumer et ne pourra pas se cacher derrière une démocratie purement formelle.

Les revues de sciences humaines doivent adopter des pratiques plus à même d’aborder les vraies questions et d’engager la discussion. Si nous ne le faisons pas, nous périrons sous le poids de l’insignifiance, du conformisme et de la pusillanimité. Le rôle des sciences humaines est de nous éclairer sur notre condition, pas de développer la scolastique.

Pour finir, voici notre citation épigraphique d’Edgar Morin dans un contexte plus large. Le constat est dur, mais, je crois, correct :

« La pensée simplifiante est incapable de concevoir la conjonction de l’un et du multiple ( unitas multiplex ). Ou bien, elle unifie abstraitement en annulant la diversité. Ou, au contraire, elle juxtapose la diversité sans concevoir l’unité. Ainsi, on arrive à l’intelligence aveugle. L’intelligence aveugle détruit les ensembles et les totalités, elle isole tous ses objets de leur environnement. Elle ne peut concevoir le lien inséparable entre l’observateur et la chose observée. Les réalités clés sont désintégrées. Elles passent entre les fentes qui séparent les disciplines. Les disciplines des sciences humaines n’ont plus besoin de la notion d’homme. Et les pédants aveugles en concluent que l’homme n’a pas d’existence, sinon illusoire. Tandis que les média produisent la basse crétinisation, l’Université produit la haute crétinisation. La méthodologie dominante produit un obscurantisme accru, puisqu’il n’y a plus d’association entre les éléments disjoints du savoir, plus de possibilité de les engrammer et de les réfléchir » (E. Morin, Introduction à la pensée complexe, Paris, Le Seuil, 1990, p. 19).

Il ne peut y avoir d’« intelligence » des phénomènes sans la prise en compte de la complexité, sans liens entre les disciplines, sans une volonté de synthèse éclairante, nous dit Morin. Ajoutons un autre problème qui affecte gravement nos disciplines, et qui se trouve en filigrane dans le texte de Morin, celui du réductionnisme naturalisant, c’est-à-dire la croyance qu’une explication a été donnée quand on a ramené un phénomène complexe d’ordre culturel ou linguistique à la biologie du cerveau ou à des fonctions cérébrales et des principes ad hoc, qu’on s’imagine être causaux, sans le plus souvent qu’on prenne conscience du dualisme inhérent à ces approches. Que les biologistes mettent en évidence le fonctionnement des zones du cerveau concernées par exemple par le langage, l’altruisme ou l’échec scolaire est certainement chose utile, mais ces connaissances sont purement anecdotiques pour les sciences humaines. Nous sommes tous d’accord pour admettre que les fonctions supérieures se développent sur un substrat biologique, mais se contenter de cette évidence nous mène droit à des impasses, comme le montrent l’échec des grammaires formelles, incapables d’appréhender des textes authentiques, la tendance à « expliquer » les comportements déviants par des états du cerveau, ce qui est problématique du point de vue de l’éthique, ou encore la médicalisation de l’échec scolaire, qui transforme nos élèves « à problèmes » en patients sous traitement. Le rôle des sciences humaines est de décrire le sens de nos pensées et de nos activités et de les mettre en relation afin de nous éclairer sur notre condition, pas de se lancer dans des quêtes ontologiques puériles, stériles et sans fondement, aux conséquences parfois dangereuses.

Les sciences humaines sont des sciences de la culture. Elles ont « besoin de la notion d’homme », comme le dit Morin, et elles doivent travailler en tenant compte du « lien inséparable entre l’observateur et la chose observée ».

 

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